Descriptif de la situation
Madame B., 72 ans, alcool (vin blanc), sans troubles cognitifs. Détection précoce
Le parcours de la bénéficiaire
- Phase 1 (ASAD) : Mme B. vit à domicile. L'infirmier du Service d'aide et de soins à domicile (ASAD) repère une consommation d'alcool, mais Mme B. refuse d'en parler. L'infirmier n'ose pas insister pour ne pas perdre le lien thérapeutique. Elle chute et se casse le col du fémur.
- Phase 2 (Hôpital) : Elle est hospitalisée avec des symptômes de sevrage et une mobilité réduite. Le retour à domicile est jugé impossible.
- Phase 3 (EMS) : Elle entre en EMS. Elle se sent "punie" et cherche à recréer son stock d'alcool via le livreur qui venait autrefois chez elle. Sa consommation persiste.
Accompagnement de la bénéficiaire
Utiliser des outils validés et courts (AUDIT-C , questionnaire CAGE , concept de détection précoce chez les personnes âgées souffrant d’addiction) , intégrés à la visite de routine, et présentés comme un bilan de santé global. Adopter une approche motivationnelle (entretien motivationnel ) : écoute sans jugement, discours empathique. La clé est de poser la question dans un cadre ordinaire (« Je pose ces questions à toutes les personnes que je suis ») pour dédramatiser et ouvrir un espace de parole sans stigmatiser.
La peur de perdre le lien est réelle mais ne doit pas conduire au silence. L'approche recommandée est de privilégier une ouverture progressive et non accusatrice (« J'ai remarqué… comment vous sentez-vous ? »), s'appuyer sur des symptômes concrets (sommeil, chutes, glycémie) plutôt que sur la consommation elle-même. Si la personne refuse, noter l'observation dans le dossier et en référer au ou à la médecin traitant-e.
Collaboration interprofessionnelle
Lors de chaque transfert, le document de liaison devrait mentionner explicitement les risques, le niveau de consommation estimé et le risque de sevrage . Le ou la professionnel-le référent-e des ASAD devrait contacter directement l'équipe d'accueil de l'EMS pour compléter le document écrit. Il convient de renforcer la détection de ces situations (cf. accompagnement des bénéficiaires).
En Suisse, la loi n'interdit pas formellement aux Services d'aide et de soins à domicile d'acheter de l'alcool pour des bénéficiaires majeur-e-s et dépendant-e-s, car le droit à l'autodétermination prévaut tant que la personne est capable de discernement. Toutefois, la pratique est strictement encadrée par les règlements internes de chaque organisation. Certaines l'interdisent pour protéger leur personnel, tandis que d'autres l'autorisent. La décision finale dépend donc du plan de soins individualisé des bénéficiaires et des directives de l’organisation, le personnel devant impérativement consigner ces choix dans le dossier médical pour se protéger légalement. La politique de réduction des risques (RdR) permet de diminuer les conséquences sanitaires, sociales et économiques néfastes des comportements à risques et des addictions, sans exiger l’arrêt de la consommation. Dans ce cadre-là, l’organisation peut prévoir des mesures pour atteindre ces objectifs de réductions des dommages.
La personne de veille doit assurer la sécurité immédiate (risque de chute, hypothermie) sans porter de jugement verbal. Elle doit documenter l'observation (heure, état, comportement) et en informer le personnel infirmier de nuit. La personne de veille est souvent seule face à ces situations. L’encourager à en parler en équipe de jour / en supervision.
Cadre institutionnel
Mettre en place une fiche de liaison addiction standardisée, intégrée au dossier de transmission. Cette fiche inclut : type et fréquence de consommation, dernière consommation connue, antécédents de sevrage, traitements en cours, coordonnées du ou de la référent-e.
Élaborer une procédure écrite signée entre les organisations partenaires (ASAD, hôpital, EMS), précisant qui transmet quoi, à qui, et dans quel délai. Former tout le personnel professionnel à cette procédure. Inclure le consentement de la personne (ou de son ou sa représentant-e légal-e) dans le processus, en expliquant que l'objectif est de prévenir un sevrage potentiellement grave.
Adopter une politique institutionnelle écrite qui précise : les quantités d'alcool considérées comme acceptables (p. ex. 1 verre/jour), les espaces et horaires de consommation, la procédure en cas de dépassement, et les droits de la personne. Ce cadre doit être co-construit avec l'équipe soignante, la direction et en consultant les résident-e-s. Il protège le personnel professionnel et clarifie les règles pour les familles.
Intégrer dans la lettre de sortie hospitalière une référence systématique aux ressources ambulatoires spécialisées en addictologie pour personnes âgées (triage du RFSM T 41 26 308 08 08 ).
En Suisse, le droit à l'autodétermination est un principe fondamental dans l'accompagnement des personnes dépendantes. Il est reconnu qu'il est illusoire de vouloir supprimer tout accès à l'alcool : aucune mesure coercitive ne peut être imposée sans l'accord de la personne concernée. Pour être efficace, toute démarche doit être co-construite avec la personne concernée, dans le respect de ses choix de vie.
L'objectif n'est pas l'abstinence imposée, mais un accompagnement personnalisé visant à réduire les risques et à améliorer la qualité de vie, en cohérence avec les principes de la politique suisse en matière d’addictions . Dans cette optique, plusieurs leviers d'action peuvent être mobilisés conjointement :
- Informer les services de livraison, de la situation, afin de limiter les approvisionnements excessifs. Ne peut se faire qu’avec le consentement de la personne ou de sa famille.
- Élaborer un contrat de soins négocié, définissant ensemble des quantités de consommation acceptables — approche qui s’apparente à la réduction des risques.
- Associer un-e proche aidant-e à la gestion des stocks, dans une logique de soutien et non de contrôle.
- Proposer des alternatives significatives — activités, liens sociaux, soutien psychologique — afin de réduire le rôle de l'alcool comme régulateur émotionnel.
Lexique
ASAD : Services d'aide et de soins à domicile
EMS : Etablissement médico-social