Le bicentenaire du repère «Pierre du Niton» – un anniversaire aussi pour notre Moléson?

La Suisse célèbre cette année le 200e anniversaire de la «Pierre du Niton». On peut se demander dans quelle mesure ce jubilé concerne également notre canton. Les hauteurs de nos montagnes, de nos villes, de nos villages et d’autres éléments topographiques marquants, ont-elles toujours été alignées à ce niveau? C’est ce qui sera examiné brièvement dans ce qui suit.

Le Moléson au fil du temps © Etat de Fribourg - Staat Freiburg - Prof. ém Dr. Marino Maggetti

La «Pierre du Niton» – d’une référence altimétrique genevoise à la référence suisse

L’altitude de la bien nommée «Pierre du Niton», un bloc erratique granitique dans la rade de Genève, sert de référence altimétrique depuis 200 ans. Les mesures locales et régionales de cette époque se basaient sur la hauteur d’une cheville en bronze scellée dans ce bloc (373.3 m au-dessus du niveau de la mer). Pour la hauteur de référence de la «Carte Topographique de la Suisse » au 1:100 000, également connue sous le nom de carte Dufour, le général Henri Dufour choisit par contre la moyenne de deux mesures d’altitudes françaises du Chasseral (1840: 1609.57 m au-dessus du niveau de la mer), ce qui donne pour la «Pierre du Niton» une altitude de 376.2 m au-dessus du niveau de la mer.

Ce n’est qu’en 1879 que le colonel Hermann Siegfried décréta l’altitude de la «Pierre du Niton» (376.86 m au-dessus du niveau de la mer, «Ancien Horizon») comme référence officielle pour toutes les altitudes sur les feuilles 1:25 000 et 1:50 000 de l’«Atlas Topographique de la Suisse», respectivement de la carte dite Siegfried. Mais en 1902, l’altitude du rocher a dû être corrigée de 3.26 mètres à la baisse, en tenant compte des liaisons à la mer des pays voisins. Cette nouvelle valeur de 373.6 m au-dessus du niveau de la mer («Nouvel Horizon») figure depuis 1910 comme référence officielle légale pour la carte Siegfried et la Carte Nationale subséquente.

 

Notre Moléson – 3 mètres trop haut durant presque 50 ans

On devrait s’attendre à ce que les valeurs référentielles de 1910 aient trouvé rapidement leur place dans la cartographie officielle. Ce n’était pas du tout le cas, comme le démontre l’altitude du Moléson, montagne phare de notre canton (cf. tableau 1 et la figure). En 1847, dans la première édition de la feuille 17 «Vevey-Sion» 1:100 000 de la carte Dufour, l’altitude du Moléson était fixée à 2005 m au-dessus du niveau de la mer. La première édition de 1890 de la feuille 458 «Grandvillars» 1:25 000 de la carte Siegfried lui accorda un mètre de plus, soit 2006 m au-dessus du niveau de la mer. La deuxième édition de 1903 l’augmenta encore de 30 centimètres à 2006.3 m. Lors de la quatrième édition de 1921, son altitude était réduite à 2005.8 m. Cette valeur resta en vigueur jusqu’à la sixième et dernière édition de 1949 de cette feuille.

Ce bref historique démontre clairement que la réduction de 3.26 m, ordonnée par la législation de 1910, fût appliquée bien plus tard pour le Moléson. Et pourtant, elle aurait dû être apportée dès la troisième édition de 1911 de la feuille Siegfried 458. Cet ajustement n’a été opéré qu’en 1959, lorsque la première édition de la feuille 1245 «Château d’Oex» 1:25 000 de la Carte Nationale de la Suisse donna au Moléson une hauteur de 2002.5 m au-dessus du niveau de la mer. Visiblement, l’application du «Nouvel Horizon» n’était pas chose facile, et c’est ainsi que le Moléson était pendant 49 ans 3.3 mètres trop haut. Les cartes actuelles lui confèrent une altitude arrondie de 2002 m au-dessus du niveau de la mer.

 

    La hauteur du Moléson au fil du temps
     
Année Hauteur (mètres au-dessus de la mer) Remarques
1847 2005 1ère édition de la feuille 17 «Vevey-Sion» 1:100'000 de la carte Dufour
1890 2006 1ère  édition de la feuille 458 «Grandvillars» 1:25'000 de la carte Siegfried
1903 2006.3 2ème édition de la feuille 458
1911 2006.3 3ème édition de la feuille 458
1921 2005.8 4ème édition de la feuille 458
1933 2005.8 5ème édition de la feuille 458
1949 2005.8 6ème édition de la feuille 458
1959 2002.5 1ère édition de la feuille 1245 «Château-d'Oex» 1:25'000 de la Carte Nationale de la Suisse

Tableau 1

 

Le signal trigonométrique d’Avry-sur-Matran a dû attendre lui aussi près de 50 ans pour disposer de sa véritable altitude

On pourrait penser qu’ignorer ces normes légales n’aurait affecté que le Moléson. Pas du tout! Un exemple choisi au hasard dans le Mittelland, comme le signal trigonométrique d’Avry-sur-Matran, proche de la ville de Fribourg, montre le même phénomène (Tab. 2). Sur la carte Dufour de 1864, son altitude est de 717 m au-dessus du niveau de la mer. Dans les différentes éditions de la feuille 344 «Matran» de la carte Siegfried, elle varie légèrement entre 715 m (première édition 1886), 715.4 m (1899, 1907, 1911) à 716.5 m au-dessus du niveau de la mer (1930, 1947). Ce n'est qu'en 1955, avec la première édition de la feuille 1205 «Rossens» de la nouvelle carte nationale au 1:25’000, que l’altitude de 1947 a été abaissée de 3.2 mètres et est fixée actuellement à 713.3 m au-dessus du niveau de la mer. Dans cet exemple, comme pour le Moléson, près d'un demi-siècle s'est écoulé avant que l’altitude de référence de la «Pierre du Niton» de 1910 ne fasse son chemin dans les feuilles du canton de Fribourg de la cartographie fédérale.

 

    La hauteur du signal d'Avry-sur-Matran au fil du temps
     
Année Hauteur (mètres au-dessus de la mer) Remarques
1864 717 1ère édition de la feuille 12 «Fribourg-Bern» 1:100'000 de la carte Dufour
1886 715 1ère  édition de la feuille 344 «Matran» 1:25'000 de la carte Siegfried
1899 715.4 2ème édition de la feuille 344
1907 715.4 3ème édition de la feuille 344
1911 715.4 4ème édition de la feuille 344
1930 716.5 5ème édition de la feuille 344
1947 716.5 6ème édition de la feuille 344
1955 713.3 1ère édition de la feuille 1205 «Rossens» 1:25'000 de la Carte Nationale de la Suisse

Tableau 2

 

Pourquoi l’altitude de 1910 de la «Pierre du Niton» n'a-t-elle pas été prise en compte dans les feuilles Siegfried recouvrant le canton de Fribourg?

Personne ne doutera de la nécessité et de l'importance d’altitudes comparables. Or les deux exemples soulèvent la question pourquoi le «Nouvel Horizon» de la «Pierre du Niton» n'a-t-il pas été employé dans la cartographie fédérale officielle pendant près de 50 ans. Est-ce dû à la lenteur proverbiale de «l'ours bernois»? Cela s'applique-t-il uniquement aux feuilles Siegfried recouvrant le canton de Fribourg? Y a-t-il des altitudes qui ont été corrigées et, si oui, quels critères ont été utilisés pour les sélectionner? Voici un domaine pour de futures recherches attrayantes.

 

Prof. ém. Dr. Marino Maggetti

 

Bibliographie

Schlatter, Andreas (2020): 200 Jahre Repère Pierre du Niton. Über das Niveau der Schweiz. In: Bundesamt für Landestopografie swisstopo (Hsg.), Die Schweiz auf dem Messtisch. 175 Jahre Dufourkarte. Schwabe Verlag, Basel, 127-149.