Navigation principale.
Bois mort en forêt : élevage de bostryches ou source de biodiversité ?
Introduction
Même si elle ne connaît pas le rythme effréné de nos modernes sociétés de consommation, la forêt n’en connaît pas moins certains changements qui peuvent choquer certaines personnes ou du moins soulever quelques questions. L’augmentation du bois mort en forêt fait partie de ces petits changements dans la manière d’exploiter nos forêts qui suscitent chez les promeneurs une certaine incompréhension, voire parfois un peu de révolte.
Les personnes d’un certain âge se rappellent sans effort les temps où il fallait pénétrer bien loin dans les forêts, pour réussir à trouver un peu de bois mort destiné à alimenter le poêle familial et chauffer toute la maison. Aujourd’hui les gens ne se battent plus pour aller ramasser des branches sèches et on pourrait penser que nos forêts sont passées d’un extrême à l’autre. Mais en réalité elles ont à peine fait quelques pas vers ce qui était la norme avant que l’homme ne s’installe dans nos contrées.
Quelques notions de base
La forêt est un milieu naturel composé d’un grand nombre d’êtres vivants qui tous voient leur existence inscrite dans le cycle de la vie. L’arbre ne fait pas exception : il naît un jour, se développe peu à peu, grandit… Ses chances d’arriver à l’âge adulte sont faibles, car la concurrence est féroce, à tous les stades de sa croissance. Mais s’il arrive à faire sa place au soleil, il peut avoir une durée de vie bien longue : jusqu’à cinq cents ans pour certains de nos chênes, parfois plus pour certaines espèces. Pourtant, inévitablement sa vie se terminera un jour, que ce soit foudroyé par l’éclair, déraciné par le vent ou abattu par le bûcheron. Arrivé au bout de sa vie, un arbre peut rapidement casser ou se déraciner mais il peut aussi rester sur pied des années, se décomposant peu à peu (on parle habituellement de « chablis » pour les arbres secs sur pied ou déracinés tandis que le terme « chandelles » désigne le tronc encore sur pied d’un arbre cassé par le vent). Cet arbre va continuer de jouer un rôle important dans le milieu forestier :
- Nourriture pour les animaux. Ce sont généralement les insectes qui vont profiter de cette manne, mais cette ressource va être mise à profit différemment selon les espèces. Certains coléoptères seront attirés par un arbre sec depuis quelques jours tandis que d’autres attendront des années avant de le trouver à leur goût. Certaines espèces y accompliront un cycle de vie complet en quelques semaines, tandis que d’autres (comme le célèbre lucane cerf-volant) y passeront tout leur cycle larvaire, soit parfois plus de six ans, avant de sortir au grand air. Ces insectes très spécialisés serviront à leur tour de proie pour d’autres prédateurs tout autant spécialisés. On peut nommer par exemple les pics bien connu des promeneurs mais d’autres plus mystérieux, comme le grand ichneumon (rhyssa persuasoria).
- Abris pour les animaux. Un grand nombre d’espèce va trouver dans un tronc sec ou un arbre couché un abri pour s’y cacher, s’y abriter ou s’y reproduire. Cela va du pic qui y fera son nid jusqu’aux abeilles charpentière qui y creuseront des galeries pour y pondre leurs œufs.
- Milieu de vie particulier. Par sa densité, sa couleur, sa structure, le bois mort offre à son milieu naturel des conditions de vie particulière, que certaines espèces ne trouveraient pas sans lui. Les mousses y bénéficieront d’un taux d’humidité plus élevé, favorable à leur croissance tandis qu’en montagne les graines d’épicéas ou de mélèze y trouveront un endroit propice à la germination, un peu plus chaud que le sol alentours mais aussi en dessus de la concurrence d’une strate herbacée vigoureuse.
- Stabilisation des sols. Le bois mort exerce aussi une influence sur la stabilité des sols en limitant les dégâts dus aux chutes de pierre ou aux avalanches, mais aussi en absorbant une partie des précipitations ce qui peut empêcher certains glissements de terrain.
Ce rapide survol des rôles que joue le bois mort dans le cycle forestier nous aide à comprendre l’importance qu’il a pour la biodiversité. Dans une forêt où l’homme n’est jamais intervenu, la proportion de bois mort y est naturellement très grande : on y dénombre entre 60 et 140 m3 de bois par ha. Il y a quelques années, dans nos forêts, cette quantité de bois mort ne dépassait guère plus de 5m3 à l’hectare tandis qu’actuellement la moyenne helvétique a dépassé les 30m3. C’est plus que chez nos voisins européens (qui ne dépassent que rarement les 10m3 à l’hectare) et cela se traduit déjà par une amélioration de la biodiversité.
L’augmentation de la quantité de bois mort laissé sur le sol forestier vient essentiellement de la hausse constante des coûts d’exploitations et de la perte de valeur du bois en général. Même si l’économie forestière continue d’exploiter à perte certains assortiments de bois, de plus en plus les bûcherons vont laisser en forêt du bois dont l’exploitation ne se révèle pas rentable. On a arrêté il y a déjà plus de trente ans d’exploiter les branches pour faire des fagots et plus récemment on s’est mis à laisser sur pied des chandelles (par exemple après l’ouragan Lothar), voire même des arbres entiers, secs sur pied, dans des endroits peu accessibles, donc peu fréquentés. Ces quelques changements dans les manières d’exploiter se sont donc traduits par une augmentation des quantités de bois mort à l’hectare mais aussi par une augmentation de la biodiversité en forêt et les réapparitions locales de quelques espèces d’insectes très rares comme le lucane cerf-volant ou la rosalie des Alpes.
Elevage du bostryche et autres dangers particuliers
« Laisser tout ce bois mort en forêt, c’est faire l’élevage du bostryche ! » On entend parfois ce genre de réflexion de la part du public et pourtant c’est loin d’être exact. Les médias ont beaucoup parlé de cette petite bête mais elle reste encore mal connue des non-professionnels. On regroupe sous le nom de « bostryches » un certain nombre d’espèces de coléoptères xylophages et celle qui récemment a fait les titres de la presse porte le nom scientifique de bostryche typographe (Ips typographus). Cette espèce, par sa rapide multiplication, peut effectivement entraîner des dégâts importants dans nos forêts, mais elle ne s’attaque pas aux bois de petites dimensions ni au bois sec. Elle est habituellement attirée par des épicéas affaiblis, récemment cassés ou déracinés, parfois foudroyés. C’est seulement en cas de pullulation, qu’elle finit par s’attaquer à des arbres sains. C’est donc une espèce qu’on cherchera à contrôler en évacuant au plus vite les épicéas récemment déracinés ou cassés et en surveillant attentivement l’apparition toujours possible de nouveau foyers d’infection. Les branches abandonnées sur le parterre de coupe font l’objet d’attaque par d’autres espèces de coléoptères qui par contre n’occasionnent pas de dégâts aux arbres encore verts.
Le bois mort n’a donc pas d’effets sur la propagation des quelques rares espèces de ravageurs forestiers mais il peut être une source de dangers et d’accidents pour l’homme.
Un premier danger que chaque forestier cherche à prévenir, c’est celui de voir des arbres secs tomber finalement en travers d’une route ou d’un sentier pour piétons, provoquant alors des accidents aux lourdes conséquences humaines. Le personnel forestier et de voirie porte une attention particulière à la sécurité des voies de communication et les arbres secs y sont systématiquement enlevés. Il en va de même sur les sentiers pédestres souvent parcourus par des promeneurs, ainsi qu’aux abords des places de pique-nique les plus fréquentées. Par contre, le risque zéro n’existe pas en forêt et le promeneur qui y pénètre le fait à ses risques et périls : c’est à ce prix que chaque citoyen conserve le droit d’accéder librement dans toutes nos forêts.
Un deuxième danger tout aussi important concerne la sécurité même des travailleurs forestiers. Certains arbres secs peuvent êtres à l’origine d’accident très graves lorsqu’un bûcheron travaille à proximité : leur stabilité n’est plus assurée et ils peuvent déraciner facilement lorsqu’on abat à proximité. Dans ces cas, c’est évidemment la sécurité du travailleur qui aura la priorité et qui entrainera l’exploitation de ces arbres dangereux.
Conclusion
Nos forêts connaissent actuellement une augmentation de la quantité de bois mort. Plutôt que de regretter ce temps où elles semblaient « propre en ordre », réjouissons-nous de les voir récupérer un peu de ce caractère sauvage qui fait leur charme sans avoir sacrifié pour autant les éléments de notre sécurité.
